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La tortue rouge affiche
La tortue rouge
De Michael Dudok de Wit
Sortie le 29 juin 2016

Un homme pris dans les flots déchainés échoue sur la plage d’une île où il ne trouve pour seule compagnie que celle des crabes. Il apprend à survivre tant bien que mal. À plusieurs reprises, il tente de se construire un radeau pour repartir, mais échoue à chaque fois.
Une grande tortue rouge entre dans le lagon et gagne la plage.

L’histoire que raconte ce film est excessivement simple et ne peut pas vraiment être résumée sans être intégralement dévoilée, je ne vais donc pas en dire plus. Elle est aussi très symbolique, mais là encore ça me parait si simple que c’en est auto-suffisant, ça ne nécessite aucune analyse et je ne vois pas vraiment ce que je pourrais en dire qui soit d’un quelconque intérêt.

J’ai trouvé La tortue rouge à la limite du soporifique. Pour être franche, je l’ai vu dans un état de fatigue certain, donc ce n’est pas quelque chose que je devrais retenir à charge. Sauf qu’en cette journée de Fête du Cinéma, c’était le deuxième film sur cinq que je voyais, et c’est le seul qui m’ait menacé de sieste.

La tortue rouge 1

C’est vraiment très joli. On sent assez bien la collaboration de différentes écoles graphiques sur ce projet, la tortue par exemple est vraiment très Ghibli alors que les personnages humains sont de facture plus «européenne », mais le tout est cohérent. La sobriété visuelle et l’absence de dialogues sont très bien mises en valeur par les bruitages et la musique.

Je m’attendais vraiment à être embarquée par la poésie de tout le truc, surtout que la métaphore du naufragé me plait assez. Mais bon, non. Dommage.

Mais c’est quand même vraiment très joli.

Fête du cinéma

Si je pouvais recommencer, je referais tout exactement de la même façon. Sauf être avec Juan.

Ultimo tango affiche
Ultimo Tango
(Titre original : Un tango más)
De German Kral
Avec María Nieves Rego, Juan Carlos Copes, Ayelén Álvarez Miño, Juan Malizia, Pancho Martínez Pey, Pablo Verón, Alejandra Gutty…
Sortie le 25 mai 2016

María Nieves Rego et Juan Carlos Copes se sont rencontrés à la fin des années 40 dans un bal populaire de Buenos Aires, quand ils avaient 15 ans. Pendant cinquante ans, ils ont dansé le tango ensemble, faisant de cette danse populaire une discipline artistique, devenant légendaires au passage. Maintenant séparés et âgés de plus de 80 ans, ils reviennent sur leur parcours professionnel, le maintien de leur collaboration alors que leur couple se délitait, leur passion jamais démentie pour le tango.

Oh mais que voilà un chouette de film hyper bien foutu ! Je suis complètement enthousiaste et je n’ai envie d’en dire que du bien. Il est passé sur une unique projection dans mon ciné, pour cause d’ouverture d’un festival de tango argentin sur Lorient, mais je suis ravie d’en avoir profité.

Encore une fois, il s’agit d’un documentaire, mais comme pour la plupart de ceux que j’ai vus dernièrement au cinéma, la narration est originale. On s’éloigne de plus en plus de l’habituelle linéarité démonstrative ennuyeuse qu’on s’attend à trouver dans un docu qu’on n’irait voir que parce qu’on est intéressé par le sujet (je sais, paye ton cliché), pour faire des films qui sont aussi intéressants sur leur forme. Ultimo tango brouille la frontière entre fiction et réel, et raconte l’histoire de Maria et Juan en multipliant les angles et superposant les niveaux de lecture. Une fois le film terminé, tout est très clair dans mon esprit, mais pas simple à expliquer pour autant.

Comment décrire ce film ?
A la base, il s’agit d’entretiens filmés avec María et Juan, qui racontent leur origine plus que modeste, leur rencontre dans les milongas où le tango était la seule distraction accessible aux pauvres, l’amour de deux ados qui ont l’impression d’être faits l’un pour l’autre. Juan est passionné par le tango, il veut le sortir du ghetto. María est naturellement douée, elle est la partenaire parfaite. Elle ne rêve pas de la vie d’artiste, mais elle l’accompagne. Pour Juan, elle se consacre au tango. Le tango lui restera quand Juan ira voir ailleurs.

Ultimo tango image 1 Ayelén Álvarez Miño Juan Malizia

Une partie de ces entretiens se fait sous forme classique d’interviews dont on n’a que les réponses, les intervieweurs sont hors-champ et les questions hors-film.
Le reste de ces entretiens, et c’est là que ça sort du sentier, est fait sous forme de conversations avec un groupe de jeunes danseurs et de chorégraphes qui recréent ensuite, symboliquement et sous forme de tango, les périodes et événements les plus significatifs de la vie du couple.
Alors, María et Juan, de sujets d’un documentaire, deviennent consultants sur leur biopic, dont on serait en train de filmer le making-of ; ils aident leurs jeunes interprètes à répéter, à trouver les clefs de leurs personnages.
Mais le biopic est imaginaire, le making-of est le vrai film.
Seules les scènes de danse peuvent être qualifiées de fiction jouée par des acteurs, sans dialogue, sans souci de réalisme. Elles doivent juste retranscrire les émotions, les passions, les conflits, les souffrances. Et elles le font magistralement.

Des images d’archives, des captations des spectacles donnés partout dans le monde par Copes et Nieves dans les années 60, 70 ou 80 sont insérés dans le film, mais malgré la qualité artistique de ces performances (dont je ne suis pas vraiment capable de juger mais dont je ne doute pas une seule seconde), ces plans fixes passés en vitesse accélérée souffrent de la comparaison avec ces «reconstitutions» chorégraphiées incroyablement belles où deux couples de danseurs jouent María et Juan à 20 puis 40 ans. Il y a plus dans ces scènes que du tango : il y a des éclairages, de la mise en scène, des mouvements de caméra qui accompagnent les mouvements de danse, et il y a de l’interprétation.
Et ces danseurs sont, en outre, absolument sublimes. Je les cite par ce qu’ils le valent bien : Pablo Verón et Alejandra Gutty pour la période tardive où le tango devient duel, et surtout les très beaux Ayelén Álvarez Miño et Juan Malizia qui jouent la belle jeunesse, le romantisme, les rêves encore à réaliser.

En voyant des films pareils, j’ai juste envie de pleurer des larmes de sang de ne pas avoir d’équilibre ni de coordination, et deux pieds gauches, et de ne pas pouvoir même envisager d’essayer d’apprendre à faire pareil, parce que quand c’est bien fait, ça fait rêver tellement c’est beau.
(C’est normal, le paso doble me faisait le même effet après Strictly Ballroom.)

Ultimo tango image 2

Dans cet assemblage de vrai, de faux et de tout ce qu’il y a entre les deux, on voit les scènes de danse, et on voit la fabrication des scènes de danse. On voit les artifices de chorégraphie et on nous explique aussi les choix de mise en scène. C’est tout ça qui fait le film, et ce n’est pas lourd ou démonstratif grâce à un montage fluide, ordonné mais qui donne une impression de parfaite aisance. Le montage lui-même ressemble à une bonne chorégraphie, parfaitement millimétrée alors qu’on jurerait que tout est naturel.

Et tout ça n’est pas qu’un exercice : c’est absolument mis au service de l’histoire.

Ultimo tango n’est pas un documentaire sur l’évolution du tango au vingtième siècle, ce n’est pas le récit d’une success-story sur l’apport artistique formidable fait par Nieves et Copes, et ce n’est pas non plus un mélo sentimental sur leurs déboires personnels. C’est le mélange de tout ça, sans choisir entre l’impressionnante technicité des danseurs et l’émotion qu’ils procurent.

Certainement, ces danseurs partis de rien et devenus stars internationales, qui se sont aimés puis déchirés autour d’une passion commune qu’ils ont servi toute leur vie, ensemble ou séparément, méritent qu’on fasse des films sur eux, pourquoi pas ? Après tout on a fait des films biographiques plus moches sur des gens moins intéressants.

Mais surtout, c’est en partie raconté par eux.
Juan, avec un aplomb irritant, assume totalement d’avoir considéré sa partenaire comme un faire-valoir, et sa propriété. Dans un pays latin, dans les années 50, être un connard macho était parfaitement normal, tout comme prendre et jeter les femmes et s’attendre à ce qu’elles la ferment. Il reconnait que pour ce qui concerne sa réussite professionnelle, María était la seule et l’unique, son «Stradivarius». Mais ça ne va pas jusqu’à admettre qu’elle ait été son égale : leur carrière, c’était son œuvre, son ambition, sa création À LUI. C’est peut-être vrai qu’il était le moteur de leur partenariat, mais ce n’est pas du tout classe de la présenter comme une quantité négligeable.

Ultimo tango image 3

Et María, une incroyable vieille dame de 80 ans avec des jambes de 25, insiste qu’elle n’était pas jalouse, qu’elle comprenait et acceptait le monde dans lequel elle vivait. Qu’elle n’a pas de regrets. Et pourtant, que de larmes, que de renoncements. D’autres hommes l’auraient aimée mieux. Dans une autre vie, elle aurait eu des enfants, des petits enfants à présent sans doute. Moins de solitude sur ses vieux jours. Quel déchirement pour le spectateur, quel coup à l’estomac quand María, les yeux droits dans la caméra et un grand sourire aux lèvres, affirme que quoi que les gens aient pensé à l’époque, ce n’est pas parce qu’elle était stérile que Juan a été fonder une famille ailleurs ; elle le sait, elle pouvait avoir des enfants.
Elle ne veut pas en parler, ce n’est pas grave, on sait ce que ça veut dire.
Des années d’amour et de disputes, de trahisons, de séparations, de choix cornéliens et de sacrifices, avant d’être capable de regarder en arrière et de se donner du crédit pour un demi-siècle de travail.

Ultimo tango est une très belle surprise, un film émouvant et captivant qui m’a transportée complètement, en un mot : superbe.

Et du coup je ne vais même pas râler très fort à propos du titre, alors qu’il y aurait à dire encore une fois sur les traductions à la con et pour raisons fallacieuses de l’espagnol vers l’espagnol qui dénaturent le message.

Dans les zones de conflit, les batailles se passent sur le corps des femmes

L'homme qui répare les femmes affiche
L’homme qui répare les femmes
De Thierry Michel
Sortie le 17 Février 2016

Le Sud Kivu est une région de République Démocratique du Congo frontalière du Rwanda et du Burundi, théâtre depuis plus de 20 ans de conflits armées entre guérillas ethniques et factions mafieuses qui réduisent les populations locales en esclavage pour exploiter les ressources minières très importantes, poussent des villages entiers à l’exil, tuent, pillent, et violent et mutilent les femmes de façon systématique, non pour assouvir un quelconque désir sexuel, mais pour briser ces femmes, leurs familles et leurs communautés.
Le Docteur Denis Mukwege est gynécologue, et exerce à l’hôpital de Panzi à Bukavu. Devenu spécialiste de la chirurgie réparatrice suite aux viols, il s’est aussi engagé pour la reconstruction psychologique de ses patientes, leur réintégration dans une société traditionaliste qui a tendance à les culpabiliser et les rejeter, la reconnaissance judiciaire de ce qu’elles ont subi et l’intervention de la communauté internationale pour mettre fin à ces crimes de guerre.

D’un strict point de vue cinématographique, je n’ai pas grand-chose à dire de ce film d’une facture très classique, qui doit pécher un peu dans sa construction car il m’a paru plus long qu’il n’était réellement (et pourtant il n’est en rien redondant), et qui ne s’embarrasse pas de fioritures pour mettre en avant un propos qui se suffit à lui-même.

Il faut dire que sur le fond, on en prend tellement plein la gueule qu’il valait mieux ne pas en rajouter.

L'homme qui répare les femmes 2

Malheureusement, toujours sur le métier il faut remettre l’ouvrage, aussi déconcertant que ce soit pour le commun des naïfs qui croyaient sincèrement que l’ouvrage était terminé et étaient prêts à passer à autre chose.

Au-delà du fait que je pourrai maintenant situer à peu près le Sud Kivu sur une carte, je n’ai pu une fois de plus que m’affliger de la situation de populations d’une pauvreté abjecte qui vivent sur un sol d’une richesse faramineuse, dans un pays magnifiquement beau dont on ne peut pas apprécier les charmes tant les fléaux pouvant débarquer à tout moment de derrière les collines sont imprévisibles; et être très impressionnée de la force de ces gens capables de se relever et de continuer à avancer, cataclysme après cataclysme, de ces femmes qui transforment leur douleur en activisme et en moteur de progrès.

Ne nous épargnant pas grand-chose de la façon de détruire un vagin avec une baïonnette, un bout de bois ou tout ce qu’on a sous la main, L’homme qui répare les femmes est sans doute beaucoup plus informatif que ne l’admet notre zone de confort. Les témoignages sont incroyablement directs, ce qui est évidemment une bonne chose mais exige qu’on se blinde un peu et qu’on serre les dents.

Mais il est indispensable, et il a le mérite d’être optimiste malgré tout, et ce n’est pas facile, en mettant en avant Mukwege, reconnu par des organisations humanitaires de par le monde et forcé de vivre en prisonnier dans son hôpital sous protection de casques bleus pour éviter de se faire trucider par tous ceux qui n’aiment pas qu’on l’ouvre, et ses patientes qui le considèrent comme un second père qui leur rend la vie, qu’il inspire à prendre leur avenir et celui de leur pays en main.

L'homme qui répare les femmes 1

Il faut le vouloir, pour trouver de l’espoir dans ce tonneau des Danaïdes qu’est sa mission.

Les cessez-le-feu n’ont pas mis de frein aux exactions dont les femmes et les enfants sont toujours les cibles faciles et privilégiées. Et les crimes passés restant impunis, amnistiés au nom de l’intérêt général, la place des femmes peine à évoluer, ainsi que leur légitimité à demander réparation.

Mais il est possible de faire prendre conscience à des victimes qu’elles ne sont pas coupables. Il est possible de faire comprendre à des pères, frères et maris que la protection et la justice pour leurs femmes n’est pas secondaire et signifie en fin de compte la protection et la justice pour tous.
Et il est possible aussi d’amener des gens à l’autre bout du monde à s’interroger sur des habitudes de consommation qui perpétuent ces situations toxiques (comme nos téléphones qui contiennent des minerais parfois extraits par des enfants et qui financent les seigneurs de guerre, par exemple).

Juste un film, bien sûr, qui ne changera pas la situation de la RDC, mais qui marquera sûrement plus qu’un reportage au journal télévisé. Un film qui compte.

En vrac et en retard (7)

Festival Télérama 2016

Les trucs que j’ai vus depuis 5 ou 6 mois et dont je n’ai pas parlé avant parce que sur le moment je n’avais pas envie, ou j’avais autre chose à faire, ou pas d’inspiration… Mais j’ai quand même envie d’en dire un mot avant d’archiver mes tickets ciné.

L'homme irrationnel affiche
L’homme irrationnel
(Titre original : Irrational man)
De Woody Allen. Avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Parker Posey…
Sortie le 14 Octobre 2015

Abe Lucas, professeur de philosophie reconnu et apprécié, est engagé pour donner des cours pendant la session d’été dans une université du nord-est des Etats-Unis. Suite à l’échec de son mariage et à d’autres soucis personnels, il est devenu complètement dépressif, persuadé de son inutilité. Il suscite pourtant l’intérêt de Jill, une de ses étudiantes, et de Rita, une collègue.
Mais un matin, il surprend par hasard une conversation, et en tire une nouvelle raison de vivre.

Je ne suis toujours pas fan de Woody Allen, et je continue de voir, occasionnellement, certains de ses films qui ne sont jamais les meilleurs. J’aime Emma Stone d’amour, mais je ne suis pas toujours convaincue par Joaquin Phoenix, surtout si on lui fait jouer un dépressif vieux et moche aux cheveux gras dont, étrangement, le sex-appeal est proportionnel à la bedaine.

Et pourtant…

Et pourtant, j’ai passé un bon moment devant ce film, parce que je l’ai pris trèèèès légèrement, bien qu’il soit question d’un homme qui soigne son spleen par des moyens répréhensibles qu’on ne conseillera pas au premier venu, parce que c’est improbable et absurde, et surtout parce que l’ambiance « été studieux en Nouvelle Angleterre » très ensoleillée, où les gens sont à la fois sérieux et détendus, surtout Jill, fille d’universitaires et ça s’entend (bienvenue chez les bobos intellos), me va plutôt bien.

L'homme irrationnel 1
Moi, ma fac, elle ne ressemblait pas à ça.

Les personnages se courent après les uns les autres, et comme aux chaises musicales à un moment donné le sens change. Comme le «héros» part sur une idée complètement immorale qu’il passe le film à justifier, et qu’il a de bons arguments (mais si !), l’issue n’est pas téléphonée, et ça rend le voyage plutôt plaisant. C’est sympa pour lui qu’il trouve une raison de se lever le matin ; ça le rend joyeux, c’est atroce mais c’est tellement mieux que de buller devant sa page blanche.

Au-delà de ça je n’ai pas grand-chose à dire de ce film qui fait semblant de questionner notre rapport au bien et au mal, alors que la réponse est évidente, même si injuste à certains égards, et que tout ça n’est qu’une plaisanterie, ou au mieux un petit exercice intellectuel sans conséquence pour passer le temps. Ça m’a filé la banane, mais ne m’a laissée qu’une faible empreinte au final.

Changer d’avis, ce n’est pas avoir eu tort avant puis raison après.

la sociologue et l'ourson affiche
La sociologue et l’ourson
De Mathias Théry et Etienne Chaillou.
Sortie le 6 Avril 2016

En Septembre 2012, François Hollande annonce que son gouvernement va travailler sur un projet de loi visant à étendre le mariage et la coparentalité aux couples de même sexe, et commence les consultations avec des experts de la famille. La loi est promulguée en Mai 2013. Entre les deux, des mois de débats houleux révélant une fracture insoupçonnée de la population française sur ce sujet.
La sociologue Irène Théry, très impliquée car spécialiste de la famille, a évidemment suivi ces débats avec attention.
Et son fils Mathias, avec son collègue Etienne Chaillou, ont suivi Irène.

Depuis le 5 Avril dernier je guette les cinés d’art et essai autour de chez moi pour ne pas louper cet objet intriguant, et il se trouve que c’est finalement le 12 Juin que j’ai finalement pu choper un créneau pour le voir (un créneau qui nécessitait de faire 70 bornes et retour), alors que quelques heures plus tôt, de l’autre côté de l’étang, des gens qui étaient peut-être en train de pré-fêter le premier anniversaire de la légalisation du mariage pour tous au niveau fédéral avaient été attaqués, à grande échelle, à cause de leur orientation sexuelle.

Je ne l’ai appris qu’à mon retour, déconnectée de tout que j’étais ce dimanche-là, et c’est avec un regard très franco-centré et trois ans de recul que j’ai regardé ce film, ce qui est sans doute la façon dont les réalisateurs avaient envisagé que leur film soit regardé.
Ça n’empêche que ça en rajoute une couche, après coup, quand on est témoin de la détestation et la violence suscitées par des évolutions sociales qui devraient au mieux couler de source, ou au moins ne pas retenir l’attention des gens non directement concernés.

Malheureusement, toujours sur le métier il faut remettre l’ouvrage, aussi déconcertant que ce soit pour le commun des naïfs qui croyaient sincèrement que l’ouvrage était terminé et étaient prêts à passer à autre chose.

Mais parlons ciné.
La Sociologue et l’ourson est un film qui m’a paru formidable, parce que pour traiter un sujet comme le sien, une multitude d’options étaient possibles, et que Mathias Théry et Etienne Chaillou ont fait de bons choix pour de bonnes raisons, sans se laisser handicaper par les contraintes techniques mais en trouvant des solutions qu’ils ont tourné à leur avantage; qu’ils maintiennent une clarté de propos tout du long alors qu’ils touchent à plusieurs thématiques et qu’ils ne pouvaient pas prévoir le scénario à l’avance ; et qu’ils livrent à la fin un film agréable à regarder, à la forme simple et amusante et pourtant aboutie, instructif et divertissant, qui dit ce qu’il a à dire sans se disperser, ni souler son monde avec du jargon ou des leçons de morale.

Faire un film avec des jouets, des peluches, des bouts de trucs et des enregistrements de conversations téléphoniques, on pourrait penser à du bricolage et du manque de moyens, mais ce n’est pas ce qu’on voit sur l’écran. J’ai senti la réflexion, l’intention, le bon dosage entre les prises de vues réelles et les images d’animation, le souci du détail dans la reconstitution de scènes. Et quelle expressivité incroyable on peut obtenir d’un ours en peluche avec des yeux en boutons !

La sociologue et l'ourson 4

C’est à la fois parfait pour dédramatiser, et pour attirer l’attention sur ce que les gens disent plutôt que sur qui ils sont.

Car le film parle d’Irène Théry, bien qu’elle eut préféré que non ; et de son travail, de sa vie, de son parcours personnel, professionnel, de sa famille et de ce que ça lui a appris sur LA famille. De la sociologue, la maman, la femme, l’experte qui manque parfois de pédagogie, la militante qui défend sa cause. De son regard sur l’évolution du projet de loi, au travers des yeux de fils et d’artiste de Mathias Théry, qui n’en fait pas un monument à sa gloire pour autant.

La sociologue et l'ourson 2

Je ne connais pas grand chose au travail d’Irène Théry, mais il semble que sur certains points d’importance elle a eu des revirements assez radicaux (la GPA est évoquée en particulier), et elle explique sa pensée en en racontant le chemin, ce qui est, sans doute, la meilleure façon de procéder. La réflexion très construite de l’universitaire est ramenée à un niveau de conversation de comptoir ou de repas de famille, accessible pour tout le monde. Bien sûr, le propos est orienté, mais les pro-mariage pour tous ne sont pas héroïsés, les antis ne sont pas ridiculisés. Simplement, les points de crispation sont mis en évidence, ainsi que les raisons pour lesquelles ils ne devraient pas exister, si on avait une meilleure compréhension les uns et les autres de ce que sont les évolutions réelles du mariage et de la famille au travers des générations, et de l’image d’Epinal immuable qu’on peut en avoir.
Et d’ailleurs, l’image d’Epinal non plus n’est pas « pour tous ».

Finalement, cette loi qui n’a fait que prendre acte d’une réalité qui existait déjà sans apporter les avancées qu’on en attendait, cette loi qui est à peine plus que symbolique, est passée. Et c’est marrant de se rendre compte qu’une image bête comme celle-là peut émouvoir aux larmes.

Vote solennel loi mariage

Mais puisque toujours sur le métier nous devons remettre l’ouvrage, réjouissons-nous des symboles : ils ont parfois des fondations bien solides, même si ultimement ça leur sert à supporter le poids de l’hypocrisie.

La Sociologue et l’ourson est une vraie création artistique réussie, assez inhabituelle pour attirer l’œil, assez maîtrisée pour le retenir. C’est aussi un outil pédagogique de valeur, pour les grands et les petits. Et ça me plait vraiment beaucoup qu’on puisse s’emparer d’un sujet et d’un format (le documentaire) réputés sérieux, et qu’on en fasse quelque chose d’original qui sorte des schémas établis. J’applaudis donc.

En vrac et en retard (6)

Festival Télérama 2016

Les trucs que j’ai vus depuis 5 ou 6 mois et dont je n’ai pas parlé avant parce que sur le moment je n’avais pas envie, ou j’avais autre chose à faire, ou pas d’inspiration… Mais j’ai quand même envie d’en dire un mot avant d’archiver mes tickets ciné.

Dheepan affiche
Dheepan
De Jacques Audiard. Avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Vincent Rottiers, Claudine Vinasithamby…
Sortie le 26 Août 2015

Pour pouvoir fuir le Sri Lanka, un ancien Tigre Tamoul doit s’associer à une jeune femme et une petite fille qu’il ne connait pas, et se faire passer pour une famille. Avec de nouvelles identités, ils arrivent en France dans une cité sensible où ils ont pu obtenir un logement et du travail.

Encore une histoire de changement de vie, de changement d’environnement et d’adaptation pour Jacques Audiard. J’étais curieuse de voir ce film, malgré l’accueil mitigé qu’il a reçu et la surprise provoquée par sa Palme d’Or. Je ne connais rien du Sri Lanka, je me rends compte qu’il s’agit encore d’un pays très loin où il se passe des choses super moches, et par lequel on se sent peu concernés ici jusqu’à ce qu’on ait un immigrant sri lankais en face de soi et qu’on se demande comment il a échoué ici, et qu’est-ce qu’il a fui.

Les personnages parlant très peu et très mal le français, le film est surtout en tamoul, une langue que je ne me souviens pas avoir entendue dans un film jusqu’ici, et c’est avec leur décalage, et leur vécu, que ces trois rescapés observent leur nouveau chez-eux : une cité craspec dirigée par des petits caïds violents.

D’un côté, ces trois personnages principaux devraient presque être considérés comme des observateurs extérieurs, qui ne sont là que par leur distance, leur méconnaissance de notre société, pour en dénoncer les travers (et il y en a).
C’est leur point de vue extérieur sur nous qui compte, autant que leur intégration. Ces deux aspects s’équilibrent, et j’empathise sans difficulté avec leur découragement, leur colère face à leur situation, leur obstination à s’en sortir, leurs difficultés à le faire tous les trois ensemble.

Dheepan 2

J’ai depuis découvert Thomas Bidegain comme chroniqueur, qui me fait rire à m’en plier en quatre quand il disserte sur le «storytelling», et il est difficile à réconcilier avec le scénariste d’une histoire aussi désespérément sombre, dont la fin (ouverte ? je n’ai pas pu le dire avec certitude), ailleurs et sous de meilleurs auspices, semble autant un soulagement qu’elle tombe comme un cheveu sur la soupe.

Antonythasan Jesuthasan, mutique, ne m’a pas emballée, même si je peux admettre que le rôle l’exige. Kalieaswari Srinivasan, en revanche, est si parfaitement expressive que même sans sous-titres j’arrivais à la suivre, et c’est surtout à son personnage que je me suis attachée.

Dheepan 1

Il y a des scènes que j’ai trouvées extraordinaires, des scènes où Vincent Rottiers règne en parrain local, des scènes de guerre où Dheepan réagit presque comme un barbare pour défendre « les siens ». Mais globalement je n’ai pas trouvé que la qualité visuelle du film, la direction d’acteurs (même en tenant compte de la barrière de la langue) ni même la réflexion qu’on pouvait tirer du sujet de départ justifiaient que Dheepan soit spécialement récompensé. Vu ? Certainement. Mis en avant par une Palme d’Or ? Sans doute pas.

En vrac et en retard (5)

Festival Télérama 2016

Les trucs que j’ai vus depuis 5 ou 6 mois et dont je n’ai pas parlé avant parce que sur le moment je n’avais pas envie, ou j’avais autre chose à faire, ou pas d’inspiration… Mais j’ai quand même envie d’en dire un mot avant d’archiver mes tickets ciné.

Marguerite affiche
Marguerite
De Xavier Giannoli. Avec Catherine Frot, André Marcon, Michel Fau, Sylvain Dieuaide…
Sortie le 16 Septembre 2015

Dans la haute société parisienne de l’après-guerre 14-18, Marguerite, baronne Dumont, riche collectionneuse passionnée de musique et d’opéra, donne depuis des années de petits récitals devant des amis triés sur le volet, dans le cadre de galas de bienfaisance. Elle est persuadée avoir dû, par convention, renoncer à une carrière de cantatrice qui aurait forcément été brillante.
En réalité, elle chante atrocement faux, ne s’en rend pas compte, et tout le monde le lui cache. Elle vit dans un confortable petit monde d’illusions, insensibles aux moqueries. Jusqu’à sa rencontre avec un journaliste qui pousse la blague un peu plus loin, et qu’elle se convainc de ne plus renoncer à ses rêves.

Vu en début d’année dans le cadre du festival Télérama. Et je suis très contente qu’il soit repassé et que j’aie pu le voir, parce qu’il est beau à tous les niveaux.
Visuellement, déjà, dans la reconstitution du bouillonnement de ce début des années folles, dans les collections de Marguerite qui semble vouloir vivre en permanence dans un décor de théâtre.
Auditivement, aussi, parce qu’on est baigné de belle musique tout du long.
Et beau dans l’évocation de ce personnage puissant et fragile dont ni les autres personnages ni les spectateurs ne savent s’il faut en rire ou en pleurer, si bien qu’on finit par faire les deux.

Les moqueurs rient sous cape des performances de Marguerite qui sont du plus haut ridicule, mais où est la cruauté ? Dans le fait de ne rien dire, et de s’en amuser ? Ou dans la révélation de la vérité ? Cachée derrière ses plumes de paon, Marguerite est un agneau, il faudrait avoir un cœur de pierre pour la blesser exprès. Mais elle devient bélier dès que sa conviction est faite qu’elle ne pourra pas être heureuse si elle ne tente pas vraiment sa chance.

On en vient forcément à l’admirer, à admirer son aveuglement, mais aussi son amour véritable de la musique, sa capacité à s’inventer une vie parallèle, ce que ces mêmes moqueurs, incapables de regarder le monde, et eux-mêmes, autrement qu’avec trop de clairvoyance, ne savent pas faire. Et finalement, on finit par s’habituer à sa voix et à son chant, et même à trouver ça joli.

Marguerite 1

Marguerite est inspiré de la véritable histoire de Florence Foster Jenkins, qui sera bientôt sur nos écrans sous les traits de Meryl Streep, sans doute dans ce qui sera un vrai biopic et peut-être davantage une comédie. Giannoli, pour sa part, n’a pas cherché à raconter une histoire vraie incroyable, mais une histoire bien ordinaire d’épouse délaissée, d’amour mal entretenu, de mariage qui se délite par manque de franchise, et de compensations dans d’autres bras, dans d’autres idéaux. Une histoire peut-être un peu moins ordinaire de cyniques profiteurs dépassés par leur victime.

J’ai trouvé tout le casting parfait, même Christa Théret alors que je cherche encore à quoi servait son personnage, sinon à donner un contexte de création artistique et de changements culturels. Pour Catherine Frot, à qui le rôle va comme un gant, ça a dû tenir de la performance athlétique d’apprendre à aussi bien chanter faux. Et toute sa cour, de son mari à son majordome, de son critique à son maître de chant, tous aussi cassés, tous aussi envieux de sa lumière, tous attendrissants, tous impeccables.

Et tous ces plans comme des tableaux sans avoir l’air d’avoir été composés, ce souci du détail dans les plus petits accessoires… Un régal pour les yeux, les oreilles et le cœur.