Si je pouvais recommencer, je referais tout exactement de la même façon. Sauf être avec Juan.

Ultimo tango affiche
Ultimo Tango
(Titre original : Un tango más)
De German Kral
Avec María Nieves Rego, Juan Carlos Copes, Ayelén Álvarez Miño, Juan Malizia, Pancho Martínez Pey, Pablo Verón, Alejandra Gutty…
Sortie le 25 mai 2016

María Nieves Rego et Juan Carlos Copes se sont rencontrés à la fin des années 40 dans un bal populaire de Buenos Aires, quand ils avaient 15 ans. Pendant cinquante ans, ils ont dansé le tango ensemble, faisant de cette danse populaire une discipline artistique, devenant légendaires au passage. Maintenant séparés et âgés de plus de 80 ans, ils reviennent sur leur parcours professionnel, le maintien de leur collaboration alors que leur couple se délitait, leur passion jamais démentie pour le tango.

Oh mais que voilà un chouette de film hyper bien foutu ! Je suis complètement enthousiaste et je n’ai envie d’en dire que du bien. Il est passé sur une unique projection dans mon ciné, pour cause d’ouverture d’un festival de tango argentin sur Lorient, mais je suis ravie d’en avoir profité.

Encore une fois, il s’agit d’un documentaire, mais comme pour la plupart de ceux que j’ai vus dernièrement au cinéma, la narration est originale. On s’éloigne de plus en plus de l’habituelle linéarité démonstrative ennuyeuse qu’on s’attend à trouver dans un docu qu’on n’irait voir que parce qu’on est intéressé par le sujet (je sais, paye ton cliché), pour faire des films qui sont aussi intéressants sur leur forme. Ultimo tango brouille la frontière entre fiction et réel, et raconte l’histoire de Maria et Juan en multipliant les angles et superposant les niveaux de lecture. Une fois le film terminé, tout est très clair dans mon esprit, mais pas simple à expliquer pour autant.

Comment décrire ce film ?
A la base, il s’agit d’entretiens filmés avec María et Juan, qui racontent leur origine plus que modeste, leur rencontre dans les milongas où le tango était la seule distraction accessible aux pauvres, l’amour de deux ados qui ont l’impression d’être faits l’un pour l’autre. Juan est passionné par le tango, il veut le sortir du ghetto. María est naturellement douée, elle est la partenaire parfaite. Elle ne rêve pas de la vie d’artiste, mais elle l’accompagne. Pour Juan, elle se consacre au tango. Le tango lui restera quand Juan ira voir ailleurs.

Ultimo tango image 1 Ayelén Álvarez Miño Juan Malizia

Une partie de ces entretiens se fait sous forme classique d’interviews dont on n’a que les réponses, les intervieweurs sont hors-champ et les questions hors-film.
Le reste de ces entretiens, et c’est là que ça sort du sentier, est fait sous forme de conversations avec un groupe de jeunes danseurs et de chorégraphes qui recréent ensuite, symboliquement et sous forme de tango, les périodes et événements les plus significatifs de la vie du couple.
Alors, María et Juan, de sujets d’un documentaire, deviennent consultants sur leur biopic, dont on serait en train de filmer le making-of ; ils aident leurs jeunes interprètes à répéter, à trouver les clefs de leurs personnages.
Mais le biopic est imaginaire, le making-of est le vrai film.
Seules les scènes de danse peuvent être qualifiées de fiction jouée par des acteurs, sans dialogue, sans souci de réalisme. Elles doivent juste retranscrire les émotions, les passions, les conflits, les souffrances. Et elles le font magistralement.

Des images d’archives, des captations des spectacles donnés partout dans le monde par Copes et Nieves dans les années 60, 70 ou 80 sont insérés dans le film, mais malgré la qualité artistique de ces performances (dont je ne suis pas vraiment capable de juger mais dont je ne doute pas une seule seconde), ces plans fixes passés en vitesse accélérée souffrent de la comparaison avec ces «reconstitutions» chorégraphiées incroyablement belles où deux couples de danseurs jouent María et Juan à 20 puis 40 ans. Il y a plus dans ces scènes que du tango : il y a des éclairages, de la mise en scène, des mouvements de caméra qui accompagnent les mouvements de danse, et il y a de l’interprétation.
Et ces danseurs sont, en outre, absolument sublimes. Je les cite par ce qu’ils le valent bien : Pablo Verón et Alejandra Gutty pour la période tardive où le tango devient duel, et surtout les très beaux Ayelén Álvarez Miño et Juan Malizia qui jouent la belle jeunesse, le romantisme, les rêves encore à réaliser.

En voyant des films pareils, j’ai juste envie de pleurer des larmes de sang de ne pas avoir d’équilibre ni de coordination, et deux pieds gauches, et de ne pas pouvoir même envisager d’essayer d’apprendre à faire pareil, parce que quand c’est bien fait, ça fait rêver tellement c’est beau.
(C’est normal, le paso doble me faisait le même effet après Strictly Ballroom.)

Ultimo tango image 2

Dans cet assemblage de vrai, de faux et de tout ce qu’il y a entre les deux, on voit les scènes de danse, et on voit la fabrication des scènes de danse. On voit les artifices de chorégraphie et on nous explique aussi les choix de mise en scène. C’est tout ça qui fait le film, et ce n’est pas lourd ou démonstratif grâce à un montage fluide, ordonné mais qui donne une impression de parfaite aisance. Le montage lui-même ressemble à une bonne chorégraphie, parfaitement millimétrée alors qu’on jurerait que tout est naturel.

Et tout ça n’est pas qu’un exercice : c’est absolument mis au service de l’histoire.

Ultimo tango n’est pas un documentaire sur l’évolution du tango au vingtième siècle, ce n’est pas le récit d’une success-story sur l’apport artistique formidable fait par Nieves et Copes, et ce n’est pas non plus un mélo sentimental sur leurs déboires personnels. C’est le mélange de tout ça, sans choisir entre l’impressionnante technicité des danseurs et l’émotion qu’ils procurent.

Certainement, ces danseurs partis de rien et devenus stars internationales, qui se sont aimés puis déchirés autour d’une passion commune qu’ils ont servi toute leur vie, ensemble ou séparément, méritent qu’on fasse des films sur eux, pourquoi pas ? Après tout on a fait des films biographiques plus moches sur des gens moins intéressants.

Mais surtout, c’est en partie raconté par eux.
Juan, avec un aplomb irritant, assume totalement d’avoir considéré sa partenaire comme un faire-valoir, et sa propriété. Dans un pays latin, dans les années 50, être un connard macho était parfaitement normal, tout comme prendre et jeter les femmes et s’attendre à ce qu’elles la ferment. Il reconnait que pour ce qui concerne sa réussite professionnelle, María était la seule et l’unique, son «Stradivarius». Mais ça ne va pas jusqu’à admettre qu’elle ait été son égale : leur carrière, c’était son œuvre, son ambition, sa création À LUI. C’est peut-être vrai qu’il était le moteur de leur partenariat, mais ce n’est pas du tout classe de la présenter comme une quantité négligeable.

Ultimo tango image 3

Et María, une incroyable vieille dame de 80 ans avec des jambes de 25, insiste qu’elle n’était pas jalouse, qu’elle comprenait et acceptait le monde dans lequel elle vivait. Qu’elle n’a pas de regrets. Et pourtant, que de larmes, que de renoncements. D’autres hommes l’auraient aimée mieux. Dans une autre vie, elle aurait eu des enfants, des petits enfants à présent sans doute. Moins de solitude sur ses vieux jours. Quel déchirement pour le spectateur, quel coup à l’estomac quand María, les yeux droits dans la caméra et un grand sourire aux lèvres, affirme que quoi que les gens aient pensé à l’époque, ce n’est pas parce qu’elle était stérile que Juan a été fonder une famille ailleurs ; elle le sait, elle pouvait avoir des enfants.
Elle ne veut pas en parler, ce n’est pas grave, on sait ce que ça veut dire.
Des années d’amour et de disputes, de trahisons, de séparations, de choix cornéliens et de sacrifices, avant d’être capable de regarder en arrière et de se donner du crédit pour un demi-siècle de travail.

Ultimo tango est une très belle surprise, un film émouvant et captivant qui m’a transportée complètement, en un mot : superbe.

Et du coup je ne vais même pas râler très fort à propos du titre, alors qu’il y aurait à dire encore une fois sur les traductions à la con et pour raisons fallacieuses de l’espagnol vers l’espagnol qui dénaturent le message.

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