Exodus
De Otto Preminger. Avec Paul Newman, Eva Marie Saint, Lee J. Cobb, Sal Mineo, Jill Haworth…
1960
En 1947, Kitty Fremont, une jeune veuve américaine, se trouve en vacances à Chypre. Sur la suggestion de son ami le général Sutherland, commandant en chef des forces britanniques à Chypre, elle décide de travailler quelques jours en tant qu’infirmière dans un camp de réfugiés juifs, internés sur l’île car ils essayaient d’entrer sans autorisation en Palestine.
Kitty s’attache à Karen, une adolescente qui a perdu toute sa famille dans les camps, et qui espère retrouver la trace de son père en Palestine. Elle souhaite l’adopter et la ramener aux Etats-Unis avec elle.
Mais Ari Ben Canaan, un leader de la Haganah qui travaille activement à la fondation d’un état juif indépendant en Palestine, fait embarquer clandestinement 600 internés juifs à bord d’un cargo baptisé Exodus, avec l’intention de les emmener à Haïfa. Quand les autorités bloquent le cargo dans le port, Ben Canaan menace de faire sauter le bateau en cas d’abordage, et les passagers entament une grève de la faim.
Karen se trouvant sur l’Exodus, Kitty décide de la rejoindre.
Adapté d’un best-seller bien documenté mais très romancé, Exodus traite de la fondation de l’état d’Israël, en 1947-48, alors que la Palestine était un grand territoire mal défini, peuplé majoritairement d’arabes musulmans et sous mandat britannique. Depuis la fin du XIXème siècle, le mouvement sioniste avait entamé une lente implantation d’une communauté juive sur place. Mais après les horreurs de la seconde guerre mondiale, et la situation difficile des rescapés, qu’aucun pays ne voulait prendre en charge, le besoin d’un état juif indépendant se faisait pressant. D’autant qu’il avait été promis par les instances internationales depuis des années.
La partition de la Palestine devant être votée par les Nations Unies en novembre 1947, les organisations sionistes présentes en Palestine s’opposaient sur la conduite à tenir. La Haganah souhaitait convaincre l’opinion publique internationale de la gravité de la situation, pour obtenir un état Israélien légalement. L’Irgun, plus radical, voulait le gagner par les armes, et multipliait les actes terroristes contres les autorités britanniques.

Je viens sûrement de saouler tout le monde avec le cours d’histoire, mais le film a quand même peu d’intérêt sans contexte. Parce qu’avec un réalisateur qui compte parmi les grands noms du cinéma, un casting de premier ordre, un thème musical devenu depuis légendaire, Exodus avait tous les ingrédients qu’il fallait pour devenir un classique dans le genre fresque historique grandiose. Ce qu’il est, sans doute, bien qu’il ne soit pas franchement resté dans toutes les mémoires. Mais pour moi, c’est avant tout un must-seen, voire un outil pédagogique, si on s’intéresse à ce sujet, de première importance et pourtant gravement méconnu.
Encore que, outil pédagogique est peut-être exagéré pour un film hollywoodien qui prend de grandes libertés avec la réalité historique et qui manichéise beaucoup les choses (seul le point de vue des juifs est pris en compte, les arabes restent abstraits). Il faut surtout garder en mémoire que ce film date de 1960. Il était difficile de prendre beaucoup de recul par rapport à des événements encore relativement récents, et j’imagine que la durée du conflit au Proche-Orient était imprévisible à l’époque. Aussi, forcément, certains des discours tenus dans Exodus peuvent paraître aujourd’hui bien naïfs. Mais le rendu du vécu et des motivations des différents protagonistes est bien là, même si c’est sous forme symbolique ou simplifiée, et c’est l’essentiel.
La dynamique du film est basée sur des oppositions. Entre Barak Ben Canaan, le père d’Ari, et son frère Akiva, membre de l’Irgun, qui s’opposent sur la façon de se battre pour leur cause commune. Entre le jeune Dov, rescapé d’Auschwitz, qui ne voit que par la violence et la vengeance, et Karen qui a conservé la confiance en ses semblables, un espoir sans faille en l’avenir, et le courage de travailler à la construction d’un nouveau pays. Et l’opposition entre les sionistes et le reste du monde qui ne les comprend pas, représentés par Ari le fier sabra, et Kitty qui, quelque part, est à l’image de beaucoup des américains et européens non-juifs de l’époque, bien navrés pour l’Holocauste, bien contents d’avoir combattu et vaincu le nazisme, mais encore très mal à l’aise par rapport à la « question juive », voire toujours carrément antisémites. Kitty est un peu le porte-drapeau des spectateurs, elle est celle qui se retrouve au milieu d’un conflit dans lequel elle n’a rien à voir, et qui choisit de rester parce qu’elle a appris à connaître ses compagnons, qu’elle a été touchée par leur peine et qu’elle a compris le sens de leur lutte.

Le principal défaut d’Exodus est sa longueur. Il dure 3h20 et on les sent passer. En plus de ça, il est mené par Paul Newman, qui est naturellement charismatique mais qui a ici un jeu très monolithique. C’est évidemment dû au personnage d’Ari, dur, peu expressif, concentré sur ses objectifs. Sa partenaire, Eva Marie Saint, était une actrice excellente, elle savait ne pas surjouer comme le faisaient tant de ses consœurs. Mais là, elle avait un peu plus de latitude que Newman pour s’exprimer, elle aurait dû développer d’avantage Kitty, pour équilibrer, au lieu d’être elle-même aussi contenue. De toute façon, même s’ils jouent bien leur partition individuellement, c’est leur couple qui ne fonctionne pas. Il y a un manque navrant d’alchimie entre eux, je ne crois tout simplement pas à leur histoire.
J’aurais pu me rabattre sur Dov et Karen, qui sont des personnages presque plus attachants, mais Sal Mineo donne dans le mélodrame, et Jill Haworth dans le cabotinage. Restent d’autres rôles secondaires intéressants, celui d’Akiva Ben Canaan en particulier, joué avec beaucoup de subtilité par David Opatoshu.
Si la direction d’acteurs laisse à désirer, qu’il y a de gros ratés dans la prise de son et que l’image est parfois trop brillante (oui, je sais que Chypre et Israël sont ensoleillés, mais ce n’est pas la peine de se faire mal aux yeux pour autant !), il n’en reste pas moins qu’Exodus est un beau et bon film, rien que par les scènes magnifiques qui parviennent à rendre compte de ce que ces exilés, apatrides, futurs Israéliens, avaient sur le cœur et qui les faisaient avancer. Je ne parle pas des speechs et des grands discours, comme celui de Barak à l’arrivée des enfants à Gan Dafna, ou la scène finale.
Je pense plutôt aux conversations, celle ou Karen raconte à Dov le comportement du peuple danois face aux occupants, celle où le général Sutherland accepte finalement de rendre les armes, celle où Ari rend visite à Akiva. Et ma préférée, celle où Ari montre le mont Tabor et la vallée de Jezreel à Kitty. L’un des rares moments où il baisse sa garde et manifeste enfin cet amour de sa terre qu’on savait être là depuis le début, sans le voir.
« When he came here, my father called himself Barak Ben Canaan. And this valley became a jewish land once again. He can give you the date that every clump of trees was planted down, and to the month ! I just wanted you to know that I’m a jew. This is my country. »
O Jerusalem
De Elie Chouraqui. Avec JJ Feild, Saïd Taghmaoui, Maria Papas, Patrick Bruel…
2006
Dans le New-York de l’après guerre, Bobby Goldman, un juif new-yorkais, devient ami avec Saïd Chahine, un arabe de Jérusalem. Au milieu d’un groupe d’amis de nationalités et de religions diverses, ils débattent en bonne intelligence de l’actualité. Mais quand la rumeur d’une partition de la Palestine se précise, Saïd est rappelé par sa famille, et Jacob, sioniste militant, accepte une mission de recherche archéologique sur place pour rejoindre la Haganah.
Vétéran de la seconde guerre mondiale, Bobby est réticent à s’engager dans un nouveau conflit par lequel il ne se sent pas concerné. Mais il accepte finalement de suivre ses deux amis à Jérusalem.
Basé peu ou prou sur les mêmes événements que le précédent, quoique focalisé sur la ville de Jérusalem comme son titre l’indique, O Jerusalem est centré sur une question qui était légèrement en arrière-plan dans Exodus, la survie d’une amitié entre des combattants qui se retrouvent dans des camps opposés. Même si les Israéliens sont largement mis en avant, une place plus importante est laissée au côté palestinien qui, dans Exodus, était grosso modo juste l’ennemi. Elie Chouraqui souhaite visiblement éviter tout manichéisme, donnant raison aux arguments des uns et des autres avec une égale justice.
Mais à mon avis, c’est justement le défaut dont souffre ce film. A force d’équité et de neutralité, et il faut bien le dire, de souci outré du détail en ce qui concerne les événements historiques (c’est vraiment un film de guerre, plein de tactique et de stratégie militaire qui me passe complètement au dessus de la tête), on finit par ne plus savoir si on regarde un documentaire ou une œuvre de fiction. Exodus a ses défauts, mais tout dedans crie “big motion picture” là où O Jerusalem semble parfois avoir des préoccupations de livre d’histoire. Ce qui est compréhensible, puisqu’il est justement adapté d’un livre d’histoire. Mais qui se soucie de savoir, au kilomètre et à la minute près, où et quand se sont passés les affrontements et les attentats ? L’important c’est qu’ils se soient passés, et pourquoi. A être aussi pointilleux, on s’éloigne des personnages, de leurs motivations individuelles et de la dimension humaine.
Comprenons-nous bien, je ne suis pas pour un cinéma qui prend son audience pour des débiles incultes et illettrés à qui il faut prémâcher toute réflexion et servir uniquement du divertissement facile. Seulement, la guerre d’indépendance israélienne est un sujet aussi intéressant qu’il est complexe, il suffit d’ouvrir un journal pour s’en rendre compte, et il me semble que, comme souvent au cinéma, la fiction est le meilleur moyen d’amener les gens à s’y intéresser. Parce qu’il est moins question ici de grammage d’explosif et de mètres carrés de territoire pris à l’adversaire que de foi en un idéal, de patriotisme, de soif de justice et de fierté. Toutes choses que n’importe qui peut comprendre, même s’il n’est ni juif, ni arabe, ni musulman, ni Israélien, ni Palestinien.

Heureusement, les acteurs principaux Saïd Taghmaoui et JJ Feild act their socks off (j’aime bien cette expression…) pour donner de la substance à cette histoire, face à d’autres comme Patrick Bruel et Ian Holm qui sont d’avantage préoccupés à être fidèles à leur rôle, figures inspirées partiellement ou complètement de personnages historiques.
Une autre chose m’a gênée aussi, c’est le casting international. Pas en tant que tel, je n’ai rien contre, mais parce que le film a été tourné en anglais, arabe et hébreux. Autant pour les deux dernières langues, je me fiche pas mal de la qualité de la diction, de la grammaire et de l’accent, autant j’ai trouvé un peu fatigant d’écouter certains acteurs (français, israéliens et sûrement bien d’autres choses encore) parler un anglais qu’ils ne maîtrisent pas du tout. Il s’agit peut-être d’un choix de mise en scène. Les conversations entre les immigrants juifs venus de toute l’Europe devaient réellement être laborieuses au début. Ou alors le niveau d’anglais moyen du casting était réellement bas, je ne sais pas. En tout cas, c’est inconfortable.
Alors oui, je sais, j’ai souvent râlé après les blockbusters américains où les russes parlent entre eux en anglais avec un accent russe (du plus haut ridicule), et les feuilletons franco-germano-italo-ce que vous voulez, où les acteurs jouent chacun dans leur langue et sont ensuite doublés (pour un résultat généralement lamentable). Mais je serai plus indulgente à l’avenir, parce que quand même, si on veut que les spectateurs soient un minimum intéressés par ce qu’on leur raconte, le mieux n’est sans doute pas de focaliser toute leur attention sur la compréhension des dialogues.
Ou alors il faut regarder le film dans sa version doublée. Mais ça, j’ai de plus en plus de mal.
Dans l’absolu, je trouve que ces deux films sont complémentaires. Aucun d’eux n’est exempt de défauts. Exodus est long, d’un style un peu daté, et imprécis, quand O Jerusalem est au contraire bien trop précis, et manque un chouïa de largeur, malgré son ouverture d’esprit. Mais l’un comme l’autre ont des tripes, et savent remettre l’histoire avec un grand H au niveau de l’humain. Avec plus ou moins de succès certes, mais quand même. Je ne sais pas si je comprendrai mieux le conflit israélo-palestinien pour autant, parce que les choses se sont beaucoup emberlificotées depuis 60 ans. Mais je crois qu’au moins je comprends pourquoi ça a commencé. Et vraiment, je n’y trouve personne à blâmer.